L’immigration n’est pas un problème : Plaidoyer pour une égalité humaine et économique

Des travailleurs dans le champ
Des travailleurs dans le champs

Le débat politique français traverse une période de confusion idéologique alarmante. Lorsqu’un élu comme François Ruffin, figure de proue de la gauche sociale, en vient à valider la rhétorique du patronat en s'opposant à l'immigration de travail, c'est le signe d'une boussole brisée. En acceptant de discuter des « flux » et des « seuils », une partie de la gauche ne fait pas preuve de pragmatisme : elle capitule devant un cadre de pensée intrinsèquement raciste qui hiérarchise les existences humaines selon leur utilité pour le Capital. Il est temps de déconstruire ce piège et de réaffirmer une vérité que le confort occidental tente d’étouffer : l’immigration n’est ni un problème, ni une charge, mais le résultat inévitable d’un système mondial fondé sur l’échange inégal et une force vitale pour notre économie.

I. L'ontologie du racisme : de l’humain-citoyen à l’humain-problème

La racine du mal réside dans le vocabulaire. Qualifier l'immigration de « problème » est un acte politique lourd de conséquences. C'est postuler que la présence de certains corps sur un territoire donné est une anomalie qu'il faudrait corriger. Or, nous ne parlons jamais de « problème » pour évoquer les 700 000 naissances annuelles en France. Pourquoi ? Parce que le nouveau-né est immédiatement investi d'une dignité de citoyen en devenir. L'immigré, lui, est renvoyé à son étrangeté.

Cette distinction est l'essence même du racisme structurel. Elle consiste à nier l'égalité humaine en droit pour ne voir en l'autre qu'une charge potentielle ou une menace. Pourtant, si l’on s’en tient à une analyse froide, l’immigré est une aubaine démographique et économique : il arrive à l’âge adulte, son éducation et sa santé ayant été financées par son pays d’origine. La France reçoit gratuitement un producteur et un consommateur tout fait. Refuser de voir l'immigré comme un « nouveau citoyen » au même titre que l'enfant qui naît, c'est admettre que notre universalisme s'arrête là où commencent la couleur de peau et l'origine géographique. Voir dans des humains des problèmes, c'est le premier pas vers leur déshumanisation.

II. L’immigré comme agent économique total : consommateur et investisseur

Sortons de la vision misérabiliste de l'immigré comme simple "paire de bras" ou récipiendaire d'aides. Dans le système actuel, l'immigré est un acteur économique de premier plan, indispensable à la circulation du capital. Il est d'abord un consommateur massif. Dès son arrivée, il doit se loger, se nourrir, s'équiper et se déplacer. Chaque euro qu'il dépense est un revenu pour un commerçant local, un propriétaire ou un service de transport. Cette consommation crée une demande induite qui, par un effet multiplicateur, force les entreprises à produire davantage et donc à embaucher des natifs. L'immigré ne "prend" pas un emploi, il en génère par sa simple existence économique.

Il est ensuite un payeur d'impôts et de taxes central. Par la TVA, impôt qu'il paie sur chaque achat, il finance les écoles et les routes dès le premier jour. Par ses cotisations sociales, il maintient à flot un système de retraite que le vieillissement de la population française menace de paralyser. Les immigrés sont des contributeurs nets : ils paient plus de cotisations qu'ils ne reçoivent de prestations, notamment parce qu'ils sont jeunes et utilisent peu les services de santé coûteux liés à la vieillesse. Enfin, l'immigré est un investisseur. De nombreuses études montrent que les populations issues de l'immigration créent proportionnellement plus d'entreprises que la moyenne, injectant de l'innovation et de l'épargne dans le tissu économique français. Nier cet apport n'est pas une opinion, c'est un déni de réalité statistique.

III. Samir Amin et la mécanique de l'échange inégal

Pour comprendre pourquoi les gens migrent, il faut cesser de regarder la frontière et commencer à regarder les flux financiers mondiaux. Comme l’a magistralement analysé l'économiste Samir Amin, le capitalisme mondialisé repose sur un « échange inégal ». L'Occident ne s'est pas enrichi par son seul génie, mais par une ponction systématique sur le Sud Global.

Cette rente artificielle se perpétue aujourd'hui par des mécanismes sophistiqués de propriété intellectuelle. En verrouillant les brevets sur les médicaments, les technologies ou les semences, les puissances du Nord interdisent tout développement autonome au Sud, forçant ces pays à rester des réservoirs de matières premières bon marché. L’Occident vit au-dessus de ses moyens réels, profitant d’un travail sous-payé à l’autre bout du monde. L’immigration n’est que le retour de bâton de ce pillage : on ne peut pas aspirer les richesses d’un continent sans que ses habitants finissent par suivre le chemin de la valeur captée. Prétendre fermer les frontières tout en maintenant ce système de prédation est une imposture impérialiste et un acte de violence économique.

IV. Solidarité de classe vs Nationalisme social

L’argument le plus pernicieux, repris par Ruffin, consiste à dire que l’immigration de travail ferait baisser les salaires des « Français ». C’est une analyse qui brise l’unité des travailleurs au profit du patronat. Dans une perspective de gauche, on ne punit jamais la victime de la mise en concurrence.

Faisons une analogie : dirait-on à un chômeur français qu’il est le coupable de la stagnation des salaires parce que sa détresse pourrait l’amener à accepter un travail payé au lance-pierre ? Évidemment non. On s’attaquerait au patron qui profite de sa précarité. Pourquoi cette logique s’arrête-t-elle à la frontière ? Ce qui fait baisser les salaires, ce n’est pas l’immigré, c’est l’absence de droits de l’immigré. Le MEDEF ne « préfère » pas l’étranger pour sa culture, mais pour sa fragilité juridique organisée par l'État. Si vous donnez à chaque travailleur la plénitude de ses droits et la garantie d’un titre de séjour, vous tuez le dumping social. La régularisation est la seule mesure de protection efficace pour les salariés natifs.

V. Vers une stratégie de l'humanisme radical

La stratégie à adopter ne doit plus être celle de la défensive ou de la "morale" larmoyante. La gauche doit redevenir pédagogique et offensive. Défendre l’immigration, c’est défendre la citoyenneté universelle et l'égalité humaine en droit, telles que proposées par les droits de l'homme. C’est affirmer que dans un monde où les capitaux circulent librement, la libre circulation des humains est la seule réponse égalitaire.

Il n’y aura pas de progrès social dans un seul pays si ce progrès se construit sur l’exclusion de l’autre. L’ennemi du travailleur n’est pas le livreur sans-papiers ou l’ouvrier arrivé hier, mais l’actionnaire qui utilise les frontières comme des outils de segmentation du marché. Revenir à Samir Amin, c’est comprendre que la lutte contre le racisme et la lutte contre le capitalisme sont deux faces d’une même pièce : celle de la libération humaine contre la tyrannie de la rente impériale et du profit. Défendre l'immigré, c'est défendre le travailleur, le consommateur, le citoyen et, en fin de compte, notre propre dignité.

Read more