« Class first » : pourquoi cette théorie de gauche sert objectivement le racisme
Une analyse de la structure logique, des présupposés épistémologiques et des conséquences pratiques de l'argument « class first » — en réponse à l'article paru sur lesarmesetlatoge.fr sur cette question.
Table des matières
- Préambule — Ce que l'article dit vraiment, et ce qu'il cache
- I — Le problème de la réduction causale
- II — La hiérarchie des oppressions est une décision politique déguisée en thèse scientifique
- III — Le paradoxe de la « race à classe équivalente »
- IV — L'argument du capital : une économie politique trop simple
- V — Ce que la position class-first doit ignorer pour tenir
- VI — La frontière comme instrument racial : visa, déportabilité et exploitation du travail
- Conclusion — Pour une analytique articulatoire
Préambule
Ce que l'article dit vraiment — et ce qu'il cache
Avant d'analyser les arguments, il faut d'abord cartographier précisément la thèse que défend l'article, parce qu'elle est formulée avec une ambiguïté rhétorique qui lui permet d'esquiver les objections les plus directes. L'auteur commence par concéder : oui, le racisme systémique est réel. Oui, les discriminations existent. Il ne nie pas les faits. Puis il ajoute : mais tout cela est moins structurant que les inégalités de classe.
Cette structure en deux temps — reconnaître pour mieux minoriser — est précisément ce qui doit être examiné. Car concéder l'existence du racisme tout en affirmant sa secondarité n'est pas une position neutre sur le plan scientifique : c'est une décision théorique qui a des conditions de possibilité, des présupposés cachés, et des conséquences politiques très concrètes. L'analyse qui suit vise à rendre visibles ces présupposés.
L'article formule en réalité trois thèses distinctes qu'il est utile de séparer analytiquement, car elles n'ont pas la même force et ne sont pas également défendables :
Thèse faible — La classe sociale est une variable importante pour comprendre les inégalités, y compris celles qui touchent les groupes racialisés. (Indiscutablement vrai — personne ne le conteste.)
Thèse moyenne — La classe est plus déterminante que la race dans les trajectoires individuelles. (Empiriquement contestable — et nous allons voir pourquoi.)
Thèse forte — Les luttes antiracistes sont stratégiquement contre-productives et politiquement instrumentalisées par le capital. (Politiquement normative, pas scientifique — mais présentée comme une conclusion analytique.)
La rhétorique de l'article consiste à établir la thèse faible avec beaucoup de détails, puis à glisser vers la thèse forte comme si elle en découlait logiquement. C'est ce glissement que nous allons examiner.
I — Le problème de la réduction causale
La confusion entre corrélation et causalité
L'argument central de l'article peut être reformulé ainsi : comme les personnes les plus touchées par le racisme sont aussi souvent les plus pauvres, c'est la pauvreté — i.e., la classe — qui est la variable explicative fondamentale, et la race n'est que son expression phénoménologique. Éliminez les inégalités de classe, et les inégalités raciales se résorberont d'elles-mêmes.
Ce raisonnement commet une erreur de méthode classique : confondre la corrélation de deux variables avec la réduction de l'une à l'autre. Que race et classe soient corrélées — ce que personne ne nie, les personnes racialisées étant surreprésentées dans les classes populaires — ne signifie pas que la race est une conséquence de la classe, ni que la supprimer suffirait à éliminer les discriminations raciales.
Voici ce que les testings d'embauche démontrent et qui ruine directement cette logique : lorsqu'on envoie deux CV strictement identiques — même diplôme, même adresse, même expérience — en faisant uniquement varier la consonance du prénom, on observe un écart de rappel de l'ordre de 30 %. À ce stade, la variable « classe » est constante par construction. Il n'y a plus de différence socio-économique entre les deux candidats. Ce qui varie, c'est uniquement ce que l'employeur infère de l'identité du candidat à partir de son nom. Cet effet-là n'est pas réductible à la classe — il est proprement racial.
L'objection classiste à cet argument sera : mais cet employeur discrimine parce que les immigrés ont historiquement occupé les positions basses, et il anticipe inconsciemment une corrélation entre origine et compétence — c'est donc une inégalité de classe qui se perpétue sous forme de préjugé. Ce raisonnement est intellectuellement intéressant, mais il se retourne contre lui-même : si le racisme est un mécanisme autonome qui produit des effets indépendamment de la position de classe réelle du candidat, alors il constitue bien un système propre, qui ne disparaîtra pas automatiquement avec la réduction des inégalités économiques.
L'argument du « cas extrême » — ou comment l'article se protège de la réfutation
L'article utilise un exemple rhétoriquement très habile : la femme noire dont les parents sont diplomates vs l'homme blanc d'Alès dont les parents sont ouvriers. En choisissant les deux extrémités de l'échelle sociale, il garantit que l'écart de classe soit assez grand pour dominer l'effet racial — et peut ainsi conclure que la classe « l'emporte ».
Mais cet argument ne prouve rien pour le cas général. Ce serait comme démontrer que le tabac n'est pas un facteur de risque pulmonaire en comparant un fumeur de 20 ans à un non-fumeur de 80 ans : l'âge domine tellement que l'effet tabac devient invisible. Pour mesurer l'effet propre d'une variable, il faut la faire varier toutes choses égales par ailleurs — c'est exactement ce que font les études de testing, et c'est exactement ce que l'exemple de l'article refuse de faire.
Plus fondamentalement : même si on accepte que la femme noire de diplomates aura une meilleure trajectoire matérielle que l'ouvrier blanc d'Alès, cela ne dit strictement rien sur ce qu'elle vivra comme expériences de discrimination. Les données TeO montrent même le contraire : les personnes racisées qui accèdent aux positions les plus élevées déclarent plus de discriminations, pas moins. Parce qu'elles fréquentent davantage des espaces blancs où leur présence est perçue comme anormale. La réussite sociale ne protège pas du racisme — elle peut même l'exacerber en termes d'expérience vécue.
Ce que signifie « irréductible »
Dire que le racisme est irréductible à la classe, ce n'est pas dire qu'il est indépendant de la classe. C'est dire que la relation entre les deux n'est pas une relation de dérivation unilatérale. Race et classe se co-constituent mutuellement : la position de classe est partiellement déterminée par la race (les personnes racisées accèdent moins facilement à certaines positions), et la race est partiellement construite par la classe (la figure du « banlieusard arabe » condense race et classe dans une seule image sociale). Mais cette co-constitution ne signifie pas que l'une absorbe l'autre. Ce sont deux systèmes distincts qui s'alimentent mutuellement — comme la classe et le genre, personne ne soutenant sérieusement que les inégalités de genre disparaîtraient avec l'égalité économique.
II — La hiérarchie des oppressions est une décision politique déguisée en thèse scientifique
L'illusion de la mesure comparative
La thèse « la classe est plus structurante que la race » prétend être une affirmation empirique — mesurable, comparable, scientifiquement établie. Mais pour être valide, cette affirmation exigerait qu'on puisse mesurer sur la même échelle les effets de la classe et les effets de la race, et comparer leurs magnitudes respectives. Or c'est précisément ce qu'on ne peut pas faire, et pour une raison simple : les effets de la classe et les effets de la race ne sont pas des phénomènes commensurables.
La classe produit des effets économiques (revenus, patrimoine, accès aux ressources), sociaux (réseaux, capitaux culturels) et symboliques (prestige, reconnaissance). La race produit également des effets économiques (discrimination à l'embauche, au logement), mais aussi des effets que la classe ne produit pas : la discrimination policière qui s'applique à des jeunes hommes noirs dans un lieu public, indépendamment de ce que contient leur portefeuille ; les micro-agressions et les questions sur la légitimité de sa présence que subissent des cadres racisés dans des entreprises blanches ; la violence symbolique d'être systématiquement renvoyé à une extériorité dans le pays où on est né.
Ces effets-là n'ont pas d'équivalent dans les effets de la classe. On ne peut pas les mettre dans la même colonne et comparer les totaux. Affirmer que la classe « l'emporte » revient donc à décider arbitrairement que seule la dimension économique compte, et à écarter par définition tout ce qui ne se traduit pas en termes économiques. C'est une décision philosophique sur ce qui mérite d'être pris en compte — pas une conclusion empirique.
Qui décide quelle oppression est « fondamentale » ?
L'argument de la hiérarchie des oppressions a une histoire. Il a toujours été formulé par des membres du groupe dont l'oppression est déclarée fondamentale, au détriment des groupes dont l'oppression est déclarée secondaire. La gauche ouvrière blanche du XXe siècle a répété à l'identique le raisonnement de l'article : la lutte des classes d'abord, les questions de genre et de race après. Résultat : des syndicats qui excluaient les femmes et les travailleurs noirs. Des partis communistes qui ajournaient indéfiniment l'émancipation des femmes après la révolution, et le racisme après l'égalité économique.
Ce n'est pas un hasard si ceux qui ont formulé la critique la plus radicale de cet ajournement ont toujours été les personnes dont l'oppression était ajournée : les féministes noires américaines dans les années 1970, les mouvements décoloniaux, les personnes racisées qui voyaient leurs luttes absorbées et neutralisées dans le cadre universel de la lutte des classes. Cette structure répétée doit interroger : la hiérarchie « class first » est-elle une conclusion analytique, ou est-elle la rationalisation d'un point de vue situé ?
L'universalisme républicain comme forme particulière déguisée en universel
L'article s'inscrit dans une tradition française spécifique : l'universalisme républicain, qui affirme ne reconnaître que des citoyens sans notion d'origine ou d'appartenance culturelle. Cette position a une valeur normative réelle — l'égalité de droit est un principe fondamental. Mais elle commet une confusion entre la norme et le réel : parce que la loi ne reconnaît pas les races, on agit comme si les races n'avaient pas d'effets sociaux.
Or c'est un saut logique intenable. Que l'État ne classe pas les individus par race ne signifie pas que les individus cessent d'être perçus, traités et discriminés selon leur apparence physique dans les interactions quotidiennes. Le racisme n'a pas besoin que l'État l'officialise pour exister. Il opère dans les pratiques des employeurs, des propriétaires, des agents de police, des jurys de concours, des médecins, des enseignants — souvent sans intention consciente, souvent précisément chez des gens qui se pensent non racistes et se réclament de l'universalisme.
L'universalisme républicain, dans sa version forte, produit ainsi un paradoxe : en interdisant de nommer le racisme comme tel, il empêche de le combattre efficacement. Les outils qu'il interdit — statistiques ethniques, monitoring des discriminations, ciblage des pratiques — sont précisément ceux qui permettraient de mesurer et d'agir sur le problème. On se retrouve dans la situation de diagnostiquer une maladie sans pouvoir la nommer ni la mesurer : l'affirmation que le patient « va bien » devient une prophétie auto-réalisatrice par défaut de données.
III — Le paradoxe de la « race à classe équivalente »
Ce que prouve la méthode toutes choses égales par ailleurs
La question empirique décisive est la suivante : si on prend deux individus identiques en tout — même niveau de diplôme, même secteur professionnel, même adresse, même sexe, même âge — et qu'on fait uniquement varier leur appartenance raciale perçue, observe-t-on encore des différences de traitement ? Si oui, cela prouve que la race a un effet propre, indépendant de la classe.
La réponse de la recherche empirique est unanime : oui, à classe équivalente, des effets raciaux significatifs et robustes persistent. C'est le résultat de toutes les études de testing — méthode spécifiquement conçue pour répondre à cette question — et c'est le résultat des modèles de régression de l'enquête TeO qui contrôlent systématiquement les variables socio-économiques.
Le problème du « privilège de classe protecteur »
L'argument classiste suppose implicitement qu'à mesure qu'une personne racisée monte dans l'échelle sociale, les effets de la race s'estompent. La classe agirait comme un bouclier progressif contre le racisme. Cette hypothèse est non seulement empiriquement fausse — elle est paradoxalement renversée dans certains domaines.
Les personnes racisées qui accèdent aux positions les plus élevées se retrouvent dans des espaces où leur présence est statistiquement peu commune — universités, grandes entreprises, professions libérales dominées par des Blancs. C'est précisément dans ces espaces que la différence raciale est le plus saillante, le plus problématisée, et source des formes les plus sophistiquées de discrimination : les doutes constants sur la légitimité de la promotion, l'attribution des succès à la discrimination positive plutôt qu'aux compétences, l'exclusion des réseaux informels, les attentes différenciées. Le sociologue américain Joe Feagin appelle cela le « emotional tax » — la charge cognitive et émotionnelle supplémentaire que paient les personnes racisées dans des environnements blancs, quelle que soit leur position dans la hiérarchie formelle.
La transmission intergénérationnelle comme test définitif
La version la plus probante de l'argument « à classe équivalente » concerne la transmission intergénérationnelle des inégalités. Dans un modèle purement classiste, si deux familles ont le même niveau de revenus à la génération t, leurs enfants devraient avoir des chances équivalentes à la génération t+1. Or les données sur le patrimoine aux États-Unis montrent une persistance de l'écart racial qui survit à la convergence des revenus.
Ce résultat dit quelque chose de fondamental sur la nature du racisme comme système. Le racisme ne produit pas seulement des inégalités dans le présent — il accumule un désavantage structurel qui se transmet même quand les individus atteignent la même position économique. Cet effet de sédimentation historique est invisible dans un modèle purement classiste, parce qu'un tel modèle ne peut voir que les positions actuelles, pas l'histoire des discriminations accumulées qui ont empêché les générations précédentes de constituer du patrimoine, des réseaux, du capital social transmissible.
En France, le même mécanisme opère à une échelle différente mais dans la même logique : les discriminations à l'embauche touchent les descendants d'immigrés même de troisième génération, même parfaitement francophones, même avec des CV supérieurs à la moyenne. Le « capital de blanchité » — pour reprendre la formule de David Roediger — se transmet différemment selon les groupes, et cela constitue une forme d'inégalité qui n'est pas capturée par les seuls indicateurs de classe.
IV — L'argument du capital : une économie politique trop simple
L'idée que le capitalisme est « structurellement neutre » sur le plan racial
L'argument selon lequel les luttes antiracistes seraient « indolores pour le capital » repose sur une représentation du capitalisme comme un système dont la logique propre — l'extraction de plus-value — serait aveugle aux catégories raciales, celles-ci n'étant qu'une instrumentalisation contingente. Cette représentation est historiquement inexacte.
Le capitalisme atlantique ne s'est pas développé en transcendant les hiérarchies raciales préexistantes : il les a activement produites et reproduites comme conditions de son fonctionnement. L'esclavage n'était pas un accident de l'histoire économique capitaliste — il en était la condition de possibilité pour les plantations du Nouveau Monde. La colonisation n'était pas une erreur morale extérieure au capitalisme — elle était son mode d'expansion et d'accumulation primitive. L'immigration ouvrière racialisée en Europe au XXe siècle n'est pas un phénomène qui se serait produit indépendamment des besoins en main-d'œuvre bon marché des économies industrielles — elle en était la réponse structurelle.
Ce point est décisif : si le capitalisme s'est historiquement constitué via la racialisation, alors un antiracisme qui s'attaque à ses fruits concrets — discriminations salariales, ségrégation résidentielle, inégalités d'accès aux ressources — n'est pas indolore pour ce système. Il en conteste des mécanismes réels.
La thèse de la « diversion » et ses problèmes internes
L'article soutient que les luttes antiracistes détournent de la lutte des classes en proposant une grille d'analyse qui divise les travailleurs selon leur couleur de peau plutôt que de les unir selon leur position économique. C'est un argument stratégique, pas analytique — et il mérite d'être examiné en tant que tel.
Premièrement, cet argument suppose que la division existe uniquement parce que des militants l'ont créée par leur discours. Mais la division raciale entre travailleurs préexiste aux discours antiracistes. Elle a été entretenue activement par les patrons, par les syndicats eux-mêmes (qui excluaient historiquement les travailleurs noirs), et par le racisme ordinaire des travailleurs blancs envers leurs collègues non blancs. W.E.B. Du Bois a documenté en 1935 comment les syndicats américains ont fait le choix délibéré de la solidarité raciale blanche au détriment de la solidarité de classe. La division n'est pas une invention des antiracistes — c'est une réalité préexistante que les antiracistes tentent précisément de déconstruire.
Deuxièmement, et c'est peut-être le point le plus profond : la thèse de la diversion suppose que les travailleurs blancs n'ont aucun intérêt au maintien du racisme. Or Du Bois montre exactement le contraire : ils en ont, précisément, un intérêt psychologique, symbolique et parfois matériel — le « salaire de la blanchité ». Tant qu'on n'aura pas déconstruit cet intérêt, l'appel à l'unité de classe restera un vœu pieux. L'antiracisme n'est donc pas un obstacle à la solidarité de classe — il en est une condition préalable.
Le capitalisme diversitaire : une critique légitime, mais mal cadrée
L'article a raison de pointer un phénomène réel : certaines formes d'antiracisme ont été incorporées dans la gestion des entreprises sous la forme de politiques de « diversité et inclusion » qui ne remettent aucunement en cause les structures économiques, et qui peuvent même servir à légitimer des inégalités en les habillant d'une rhétorique de représentation. Il suffit d'avoir une femme noire au conseil d'administration pour qu'une entreprise se dise antiraciste, tout en maintenant des bas salaires, des conditions de travail précaires et des discriminations à l'embauche pour ses ouvriers.
Mais cette critique valide-t-elle le « class first » ? Non. Pour deux raisons. Premièrement, ce phénomène de cooptation n'est pas spécifique à l'antiracisme : les mêmes entreprises ont intégré le dialogue social, la représentation syndicale, les accords d'intéressement — sans que cela invalide la lutte syndicale comme telle. La cooptation d'un outil ne réfute pas l'outil — elle pose la question de ses conditions d'usage. Deuxièmement, si l'antiracisme néolibéral représentationnel est insuffisant, la réponse est un antiracisme structurel et économique — pas l'abandon de l'antiracisme.
V — Ce que la position class-first doit ignorer pour tenir
Toute thèse cohérente a un prix : elle doit rendre invisibles ou secondaires certains faits qui ne cadrent pas avec elle. La position class-first ne fait pas exception. Identifier ce qu'elle doit ignorer est peut-être la critique la plus efficace.
1. Elle doit ignorer la discrimination policière
Les contrôles au faciès constituent le cas limite de l'argument classiste. Dans la rue, dans le métro, dans un espace public, le policier ne dispose d'aucune information sur le niveau de revenus, le diplôme ou la classe de la personne qu'il contrôle. Il n'a que l'apparence. Et les données empiriques montrent qu'il contrôle en fonction de cette apparence de manière massivement disproportionnée. Ici, la classe ne peut pas être l'explication — elle n'est pas observable dans l'interaction. Ce qui est observable, et ce qui détermine le traitement, c'est le phénotype. Un modèle purement classiste est structurellement incapable de rendre compte de ce phénomène.
2. Elle doit ignorer les discriminations à prénom équivalent
Les études de testing par correspondance — où on envoie des CV identiques en faisant varier uniquement le prénom — posent un problème insurmontable au réductionnisme classiste. Deux CV, même classe, même diplôme, même tout. Seul le prénom varie. Et pourtant, un écart systématique de l'ordre de 30 % apparaît. Cet écart n'a pas d'explication classiste possible. Ce ne sont pas des inégalités de classe qui se perpétuent — ce sont des anticipations raciales qui jouent à classe constante.
3. Elle doit ignorer la spécificité des expériences vécues
Le réductionnisme classiste, dans sa logique, finit par affirmer implicitement que l'expérience d'un ouvrier noir et celle d'un ouvrier blanc sont fondamentalement identiques — leur position de classe étant la même. Mais cette affirmation est empiriquement fausse et politiquement aveugle. Les deux partagent des conditions économiques similaires, certes. Mais l'ouvrier noir rentre chez lui après le travail avec, en plus, la probabilité d'être contrôlé dans le métro, d'avoir vu son CV rejeté plusieurs fois avant d'obtenir cet emploi, d'être le seul de sa couleur dans l'atelier et d'entendre régulièrement des blagues qu'il ne peut pas contester sans risquer sa place. Ce supplément de domination n'est pas réductible à la position de classe — et le nier revient à demander aux personnes qui le vivent de cesser de le nommer.
4. Elle doit ignorer que ses propres outils analytiques ont une histoire raciale
La catégorie de « classe sociale » telle que Marx l'a forgée est ancrée dans le contexte du capitalisme industriel européen du XIXe siècle. Elle a été théorisée à partir d'une réalité sociale où la variable raciale était précisément absente du champ conceptuel — non parce qu'elle n'existait pas, mais parce que les prolétaires que Marx observait étaient majoritairement blancs. Exporter sans révision cet outil analytique pour comprendre des sociétés post-coloniales et post-esclavagistes, c'est utiliser un concept forgé dans une configuration raciale spécifique comme si il était universel.
C'est précisément ce que Hall, Robinson et Fanon ont identifié : pas la nécessité d'abandonner Marx, mais la nécessité de « l'étirer », de le réviser à la lumière d'expériences que sa problématique originale ne permettait pas de penser. Un marxisme qui refuse cet effort se condamne à l'inadéquation — et paradoxalement, à l'inefficacité politique, puisqu'il sera incapable de parler à ceux dont il prétend représenter les intérêts.
VI — La frontière comme instrument racial : visa, déportabilité et exploitation du travail
Comment les régimes migratoires reproduisent une hiérarchie raciale irréductible à la classe — et pourquoi cela constitue la réfutation la plus radicale du réductionnisme classiste
Le nœud que le class-first ne peut pas défaire
Les analyses précédentes ont montré que le racisme produit des effets autonomes irréductibles à la classe — dans le marché du travail, face à la police, dans la transmission du patrimoine. Mais il existe un domaine où cette autonomie est non plus statistiquement démontrée mais juridiquement inscrite : le régime mondial des visas. Ici, la hiérarchie n'est pas le fruit inconscient de préjugés individuels ou de discriminations institutionnelles diffuses — elle est codifiée dans le droit international, appliquée de manière cohérente et défendue explicitement par les États les plus puissants du monde.
Ce point est décisif pour notre argument, et il est remarquablement absent du débat race/classe en France. Voici pourquoi il est si important : il nous fournit un cas où deux travailleurs à classe strictement identique — même diplôme, même secteur, même salaire — font face à des conditions structurellement différentes pour une raison qui n'a rien à voir avec leur position économique. La seule variable qui change, c'est la couleur du passeport. Et cette couleur du passeport suit, avec une précision saisissante, la carte raciale héritée du colonialisme.
Thèse de ce chapitre : les politiques migratoires constituent un racisme d'État systémique, inscrit dans le droit international, qui produit une vulnérabilité économique spécifique aux travailleurs non blancs — indépendamment de leur classe sociale — en les plaçant sous la menace permanente de l'expulsion, et en faisant de cette menace le levier d'une exploitation qui n'a pas d'équivalent dans l'expérience des travailleurs blancs à la même position de classe.
La hiérarchie mondiale des passeports n'est pas une hiérarchie de classe
Le fait brut : une cartographie raciale du droit à la mobilité
L'indice mondial des passeports classe chaque année les documents de voyage selon le nombre de pays auxquels ils donnent accès sans visa préalable. Ce classement est parfois présenté comme un simple fait économique — les pays riches offriraient des passeports plus puissants parce qu'ils ont de bonnes relations diplomatiques et des ressortissants solvables. Mais cette lecture économiste s'effondre dès qu'on regarde la carte de plus près.
Les passeports les plus puissants — ceux qui ouvrent 180 à 190 pays sans visa — sont ceux des pays d'Europe occidentale, d'Amérique du Nord, du Japon, d'Australie, de Nouvelle-Zélande. Les passeports les plus faibles — 30 à 50 pays accessibles — sont ceux du Pakistan, de l'Afghanistan, de la Syrie, de nombreux pays d'Afrique subsaharienne et d'Asie du Sud. Cette carte est, à quelques exceptions près, une carte raciale : elle suit le tracé des pays à majorité blanche versus les pays du tiers-monde, des anciens colonisateurs versus les anciens colonisés.
Il existe des exceptions qui semblent invalider la lecture raciale : le passeport japonais ou singapourien est très puissant ; celui de la Russie est relativement faible. Mais ces exceptions confirment en réalité la logique d'ensemble : le Japon et Singapour ont été intégrés dans l'espace du capitalisme financier mondial à des conditions qui ne sont pas accessibles aux pays d'Afrique ou du Moyen-Orient — et c'est précisément cette intégration différentielle qui hérite des rapports coloniaux. Quant à la Russie, elle subit un isolement diplomatique lié à sa trajectoire politique post-soviétique, pas à sa position dans la hiérarchie raciale mondiale.
L'accord de Schengen comme espace de circulation blanche
L'espace Schengen mérite une attention particulière. Il garantit la libre circulation de 27 pays européens — soit environ 450 millions de personnes. Un citoyen français peut s'installer, travailler, se marier en Pologne, en Espagne ou en Finlande sans aucune formalité administrative, sans visa, sans permis de travail, sans limite de durée. Cette liberté est considérée comme évidente — comme un droit naturel que les Européens exercent sans y penser.
Or cette liberté a une géographie très précise. Elle ne s'étend pas aux pays qui ont fourni à l'Europe une grande partie de sa main-d'œuvre au cours des soixante dernières années : le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, le Sénégal, le Mali, la Côte d'Ivoire. Pour les ressortissants de ces pays, obtenir un visa pour la France est une procédure longue, coûteuse, humiliante et souvent refusée — même pour des universitaires, des journalistes, des artistes invités. La réciprocité n'existe pas : un Français au Maroc entre sans visa. Un Marocain en France doit prouver qu'il ne compte pas y rester.
Cette asymétrie n'est pas le produit d'un calcul économique neutre. Si elle l'était, le Mexique — pays d'Amérique du Nord, à niveau de développement comparable à plusieurs pays d'Europe de l'Est admis dans Schengen — bénéficierait d'une mobilité similaire. Ce n'est pas le cas. L'asymétrie suit la ligne de partage coloniale, pas la ligne de partage économique. Elle reflète une cartographie héritée de l'Empire : d'un côté, les métropoles et leurs anciennes colonies de peuplement blanc ; de l'autre, les territoires d'extraction, dont les populations doivent être gérées, filtrées, contrôlées — même après la décolonisation formelle.
La déportabilité : comment le droit fabrique l'exploitabilité
Concept central : la déportabilité
La déportabilité désigne non pas le fait d'être expulsé, mais la condition d'être expulsable — de vivre sous la menace permanente de l'expulsion. C'est cette menace, et non l'expulsion elle-même, qui constitue l'instrument de discipline du travail. Un travailleur déportable n'a pas besoin d'être effectivement expulsé pour être exploitable — il lui suffit de savoir qu'il peut l'être, et que toute résistance (plainte aux prud'hommes, refus d'heures supplémentaires, demande de contrat régulier) risque de déclencher un contrôle qui mènera à son expulsion.
Ce mécanisme est d'une efficacité redoutable parce qu'il est auto-administré : l'employeur n'a même pas besoin de menacer explicitement le travailleur. La structure juridique fait le travail à sa place. Le travailleur sans papiers ou en situation précaire intègre lui-même la contrainte dans son comportement — il ne porte pas plainte, il n'adhère pas au syndicat, il n'appelle pas l'inspection du travail, il accepte le salaire inférieur au SMIC, les conditions insalubres, les heures non déclarées. Non par passivité, mais par calcul rationnel dans une situation où la résistance est plus coûteuse que la soumission.
Le statut juridique comme variable de production de la valeur
C'est ici que le lien avec la question raciale devient incontournable. La précarité du statut migratoire n'est pas répartie aléatoirement dans la population — elle suit quasi-parfaitement la ligne de partage raciale décrite précédemment. Les travailleurs sans papiers en France sont très majoritairement originaires d'Afrique subsaharienne, du Maghreb, du Moyen-Orient ou d'Asie du Sud-Est — c'est-à-dire de pays dont les ressortissants ne bénéficient pas de la libre circulation européenne.
Un travailleur malien et un travailleur roumain peuvent se retrouver exactement au même niveau de qualification, dans le même secteur, à faire le même travail. Mais le Roumain, citoyen européen depuis 2007, peut quitter son employeur du jour au lendemain, déposer une plainte aux prud'hommes, exiger son dû sans risquer sa présence sur le territoire. Le Malien — fût-il ingénieur, médecin ou informaticien — est soumis au renouvellement annuel de son titre de séjour, qui dépend souvent de l'employeur, qui peut être conditionné à ne pas faire de vagues. À classe identique, la condition raciale produit une vulnérabilité structurelle qui n'a pas d'équivalent dans l'expérience du travailleur blanc.
Le titre de séjour lié à l'employeur : la dépendance juridiquement organisée
La forme la plus directe de cette mécanique est le titre de séjour conditionné à l'emploi. En France, une large part des titres de séjour accordés à des ressortissants de pays tiers sont des titres « salarié » dont le renouvellement est lié au maintien dans l'emploi — voire dans le même emploi, ou chez le même employeur dans certains dispositifs. Ce n'est pas une disposition anecdotique : c'est le régime ordinaire de dizaines de milliers de travailleurs.
La conséquence est d'une clarté analytique absolue : l'employeur détient, de fait, un pouvoir de vie et de mort administrative sur son employé. Licencier le travailleur, c'est potentiellement déclencher une procédure qui aboutit à son expulsion du territoire. Cette situation n'a pas d'analogue dans la relation de travail ordinaire, même pour les travailleurs les plus précaires qui ont la nationalité française. Elle constitue une forme de servitude juridiquement encadrée qui n'est accessible qu'aux travailleurs racialisés originaires de pays tiers.
C'est ici que l'argument class-first s'effondre de la manière la plus flagrante. Il n'existe aucun mécanisme de classe qui produise un effet structurellement équivalent. Un ouvrier français blanc, aussi précaire soit-il, peut quitter son employeur, saisir les prud'hommes, refuser des conditions illégales, et sa présence sur le territoire national n'est jamais en jeu. La déportabilité est une forme de domination spécifiquement raciale — elle ne touche que les travailleurs dont la couleur du passeport les place dans la catégorie des indésirables structurels.
L'identité de classe ne protège pas — le passeport si
Le paradoxe du cadre supérieur expulsable
Pour mesurer précisément l'autonomie de la variable raciale-migratoire par rapport à la classe, on peut pousser le raisonnement à l'extrême : considérons un ingénieur nigérian en France sous visa de travail, employé dans une multinationale, avec un salaire de cadre supérieur. Il est objectivement dans la fraction haute de la classe salariale. Mais son titre de séjour doit être renouvelé chaque année. S'il est licencié, son titre expire. S'il veut changer d'entreprise, il doit repasser par une procédure administrative souvent longue et incertaine. S'il prend une position syndicale qui déplaît à son employeur, le renouvellement de son titre devient un levier de pression.
Son homologue français — même poste, même salaire, même compétences — ne vit rien de tel. Il peut démissionner demain, attaquer son employeur sans risquer autre chose que le procès lui-même. La position de classe est identique. La condition structurelle est radicalement différente. Ce différentiel n'est pas produit par le marché, ni par les rapports de production — il est produit par le droit des étrangers, qui est un droit racial au sens où il distribue des droits de manière différentielle selon l'origine nationale, elle-même fortement corrélée à l'appartenance raciale.
Le travail saisonnier agricole : laboratoire de la domination raciale
Nulle part la mécanique n'est plus visible que dans le travail agricole saisonnier. En France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, des dizaines de milliers de travailleurs marocains, sénégalais, tunisiens, géorgiens, albanais sont recrutés chaque année pour les vendanges, les récoltes de fruits et légumes, les travaux forestiers. Ils opèrent sous des contrats OFII ou équivalents, qui lient leur présence sur le territoire à l'achèvement de la saison — et souvent à la satisfaction de l'employeur.
Ces travailleurs font le même travail que les saisonniers locaux qui ont existé dans l'histoire — et pour certains, existent encore. Mais les saisonniers locaux peuvent rater une journée, se blesser et réclamer leur droit à l'arrêt maladie, refuser de travailler dans des conditions dangereuses sans risquer leur droit de rester dans le pays. Le saisonnier étranger porte en lui une épée de Damoclès administrative qui rend toute résistance potentiellement fatale — non à sa vie, mais à sa présence légale sur le territoire, et donc à ses revenus et à l'aide qu'il envoie dans son pays d'origine. C'est cette asymétrie — et non leur classe — qui fait d'eux des travailleurs structurellement plus exploitables.
La non-universalité du droit du travail
Il y a une contradiction fondamentale que les sociétés occidentales n'ont pas résolue et peinent même à formuler clairement : le droit du travail est présenté comme universel — il s'applique à tout travailleur sur le territoire, indépendamment de son statut. Mais en pratique, un travailleur dont le droit de séjour dépend de son emploi ne peut pas exercer ses droits du travail, parce que les exercer risque de déclencher la perte du droit de séjour. L'universalisme juridique se retourne en formalisme creux.
Ce n'est pas une faille accidentelle du système — c'est sa logique constitutive. Le marché du travail des pays riches a besoin d'une fraction de main-d'œuvre qui ne puisse pas négocier ses conditions, qui absorbe les tâches les plus pénibles et les moins bien rémunérées, et qui parte une fois la saison ou le cycle économique terminé. La déportabilité est la solution institutionnelle à ce besoin — et elle est racialement ciblée parce que les pays fournisseurs de cette main-d'œuvre sont systématiquement les pays anciennement colonisés, dont les ressortissants n'ont pas accès à la libre circulation.
Le visa comme continuation du colonial par d'autres moyens
Ce que la décolonisation n'a pas changé
La décolonisation formelle — l'indépendance politique des années 1950-1970 — a mis fin à la souveraineté directe des métropoles sur les territoires colonisés. Mais elle n'a pas modifié la structure fondamentale de la mobilité mondiale. Avant la colonisation, les frontières entre l'Afrique et l'Europe n'avaient pas le sens qu'elles ont aujourd'hui. Pendant la colonisation, les sujets coloniaux circulaient sous le contrôle de la métropole, qui décidait qui pouvait venir et dans quelles conditions. Après la décolonisation, ce contrôle a été formellement transféré aux États indépendants — mais la cartographie du droit à la mobilité n'a pas fondamentalement changé : les ex-colonisateurs circulent librement, les ex-colonisés sont filtrés, contrôlés, sélectionnés.
Cette continuité n'est pas une métaphore. En 1962, quand la France accorde l'indépendance à l'Algérie, les ressortissants algériens qui vivaient en France comme travailleurs passent du statut de sujets coloniaux intérieurs à celui d'étrangers extérieurs — soumis désormais aux politiques d'immigration. Le changement de statut juridique n'a pas modifié leurs conditions de travail à court terme ; mais il a installé la menace de l'expulsion là où il n'y en avait pas. La décolonisation a produit, entre autres effets, la déportabilité de populations qui ne l'étaient pas auparavant.
Les accords de Cotonou, les APE et la gestion des migrations : l'économie politique du contrôle des flux
Les accords commerciaux entre l'Union européenne et les pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique incluent systématiquement des clauses de coopération migratoire : en échange d'avantages commerciaux ou d'aide au développement, les pays signataires s'engagent à « coopérer » au contrôle de l'émigration vers l'Europe — c'est-à-dire à participer à la répression de la mobilité de leurs propres ressortissants. Ce mécanisme est explicite : la mobilité des personnes est une monnaie d'échange dans des négociations dont les termes sont définis par les pays riches.
Il ne s'agit pas d'un complot, mais d'une logique structurelle : les pays qui définissent les conditions de ces accords sont précisément ceux qui bénéficient du maintien de la déportabilité de certaines catégories de travailleurs. L'agriculture espagnole, l'industrie manufacturière polonaise, le bâtiment français, la restauration britannique ont des besoins en main-d'œuvre structurellement liés à la disponibilité de travailleurs peu coûteux et difficiles à syndiquer. La politique des visas n'est pas un instrument de sécurité nationale mal dirigé — c'est un instrument d'économie politique parfaitement rationnel du point de vue des intérêts qu'il sert.
Cette analyse fait apparaître quelque chose que le class-first est structurellement incapable de voir : le capitalisme contemporain n'est pas aveugle à la race — il a besoin de la frontière raciale pour fonctionner. Il a besoin que certains travailleurs soient plus exploitables que d'autres. La politique des visas est le mécanisme institutionnel qui garantit cette exploitabilité différentielle. Et ce mécanisme est racial parce que les frontières entre mobilité libre et mobilité contrôlée suivent la ligne de partage héritée du colonialisme.
La libre circulation intra-européenne comme privilège racial non nommé
Un dernier élément analytique, peut-être le plus dérangeant pour ceux qui se revendiquent du camp progressiste : Schengen est un privilège racial que la gauche européenne ne nomme presque jamais comme tel. La liberté de circulation à l'intérieur de l'Europe est présentée comme une conquête démocratique et sociale — et elle l'est, pour les Européens qui en bénéficient. Mais elle s'accompagne d'un renforcement systématique des frontières extérieures, de Frontex, des accords de réadmission, de l'externalisation du contrôle migratoire vers la Turquie, la Libye, le Niger, le Maroc.
Ce que Schengen a produit, c'est donc une redistribution de la mobilité : plus de liberté pour les Européens blancs, plus de contrôle pour les non-Européens non blancs. Un ouvrier roumain et un ouvrier sénégalais de même qualification ne jouent pas dans le même espace juridique — non parce que leurs compétences diffèrent, mais parce que leurs passeports les placent dans deux régimes de droits radicalement distincts. Cette distinction est raciale. Elle est aussi économiquement fonctionnelle. Et ce n'est pas un hasard.
Ce que cela ruine définitivement dans l'argument class-first
L'argument class-first présuppose une égalité de droit qui n'existe pas
La thèse classiste — sous sa forme la plus sophistiquée — concède que le racisme existe, mais soutient que les remèdes économiques (augmentation des salaires, réduction des inégalités, investissement dans les services publics) bénéficieront proportionnellement davantage aux personnes racisées, puisqu'elles sont surreprésentées dans les classes populaires. C'est un argument qui a une certaine cohérence — mais il suppose que tous les travailleurs populaires sont dans la même relation juridique au territoire.
Or c'est faux. Un travailleur sans papiers ne bénéficiera pas d'une hausse du SMIC s'il est payé en dessous du SMIC, s'il ne peut pas se plaindre sous peine d'expulsion, s'il n'existe pas dans les statistiques du travail. Un travailleur sous titre de séjour lié à l'employeur ne bénéficiera pas des droits syndicaux s'il ne peut pas les exercer sans risquer son droit de séjour. Les remèdes économiques universels présupposent une universalité juridique qui est précisément ce que la politique des visas détruit.
La frontière produit une catégorie de travailleurs que la classe ne peut pas absorber
Il existe une catégorie de travailleurs dont la condition spécifique est irréductible à n'importe quelle position de classe : le travailleur déportable. Ce travailleur n'est pas simplement pauvre — il est pauvre et menacé, pauvre et sans recours, pauvre et contraint d'accepter ce que le droit du travail interdit à son employeur de lui imposer. Cette condition ne se résoudra pas par la lutte des classes, parce qu'elle est produite par la structure même du droit de l'immigration, qui est une structure raciale au sens où elle distribue des droits selon l'origine nationale — elle-même fortement corrélée à l'appartenance raciale.
Pour résoudre ce problème dans un cadre class-first, il faudrait d'abord régulariser tous les travailleurs sans papiers, accorder la libre circulation à tous les ressortissants du monde, supprimer les titres de séjour liés à l'emploi. Ces mesures seraient évidemment bienvenues — mais elles impliquent de lutter d'abord contre une forme de discrimination juridique raciale, avant même de pouvoir engager la lutte de classe. Ce qui revient à reconnaître que l'antiracisme — ici, la lutte contre des politiques migratoires racistes — est un préalable à la solidarité de classe, pas son contraire.
Le régime mondial des visas constitue donc la réfutation la plus radicale et la plus concrète du réductionnisme classiste : il produit, par voie juridique et internationale, une hiérarchie de l'exploitabilité qui n'est pas une conséquence des rapports de production — elle en est une condition d'existence. Le capitalisme contemporain n'a pas besoin de choisir entre race et classe — il utilise la race pour moduler la classe, en faisant de l'origine nationale un instrument de gestion différentielle de la main-d'œuvre. Ignorer ce mécanisme, c'est ignorer l'une des principales courroies de transmission entre le racisme systémique et l'exploitation économique.
La solidarité de classe exige l'antiracisme migratoire
Il y a une ultime ironie dans la position class-first appliquée à la question migratoire : elle finit par servir objectivement les intérêts qu'elle prétend combattre. Tant que des travailleurs déportables existent dans le marché du travail, ils exercent une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de l'ensemble des travailleurs — y compris blancs, y compris nationaux. L'employeur qui peut menacer un saisonnier marocain d'expulsion pour qu'il accepte un salaire illégal affaiblit le rapport de force salarial pour tous. La déportabilité est un instrument anti-syndical qui ne se limite pas à ceux qu'elle cible directement — elle dégrade les conditions de tous en fragmentant les coalitions possibles.
La seule politique cohérente avec une véritable solidarité de classe est donc la régularisation, l'extension de la libre circulation, l'abolition des titres de séjour liés à l'employeur — c'est-à-dire précisément les politiques que défendent les antiracistes et que la position class-first, dans sa pratique, relègue souvent au second plan ou qualifie de « communautarisme ». La conclusion s'impose d'elle-même : le class-first, en sous-traitant la question raciale à un après-hypothétique, empêche la constitution du bloc populaire solidaire qu'il appelle de ses vœux.
Conclusion — Pour une analytique articulatoire
La critique du réductionnisme classiste n'implique pas de basculer dans un réductionnisme racial symétrique — qui consisterait à dire que tout est race et que la classe ne compte pas. Cette symétrie serait aussi fausse. Le problème est la hiérarchisation elle-même, qu'elle soit au profit de la classe ou au profit de la race.
Les deux systèmes — classe et race — existent simultanément, s'alimentent mutuellement et produisent des effets distincts. La classe détermine largement les trajectoires économiques, l'accès aux ressources, les possibilités de mobilité. La race détermine les expériences de discrimination dans les interactions institutionnelles, le traitement différentiel à qualification équivalente, la violence symbolique de l'assignation identitaire constante. Ces deux réalités ne sont pas concurrentes — elles se superposent et se renforcent, ce que Danièle Kergoat appelle la consubstantialité des rapports sociaux.
La vraie question que l'article pose — comment construire une politique d'émancipation efficace — est légitime. Mais la réponse qu'il propose est stratégiquement contre-productive pour une raison précise : vous ne construirez pas une coalition de classe interraciale en demandant aux personnes racisées de mettre entre parenthèses ce qu'elles vivent comme spécifiquement racial, en attendant que la lutte des classes résolve le problème à terme. Cette demande a déjà été faite — tout au long du XXe siècle, par des partis et syndicats qui promettaient l'émancipation « après ». Elle n'a pas fonctionné. Et elle n'a pas fonctionné parce qu'elle reposait sur une analyse incorrecte : le racisme n'est pas un sous-produit du capitalisme qui disparaîtrait avec lui. C'est un système avec sa propre logique, ses propres mécanismes de reproduction, qui doit être combattu pour lui-même — et simultanément aux inégalités de classe, pas après.
L'article de lesarmesetlatoge.fr diagnostique réellement quelque chose : le risque que l'identitarisme fragmenté remplace la solidarité de classe universelle. C'est un risque réel. Mais le remède qu'il propose — subordonner les luttes antiracistes à la lutte des classes — produit exactement l'effet inverse de celui recherché : il fracture le bloc populaire potentiel en demandant aux personnes racisées de renoncer à nommer leur expérience spécifique. La solidarité ne se construit pas par la négation des différences d'expérience — elle se construit par leur reconnaissance, et par la mise en commun de luttes qui s'alimentent mutuellement sans prétendre se réduire l'une à l'autre.
C'est, en dernière analyse, la leçon la plus durable du corpus qui réfute le class-first : non pas que la race compte plus que la classe, mais que vouloir les hiérarchiser est déjà une erreur — analytique, politique et, pour les personnes concernées, morale.
Note bibliographique — Concepts centraux mobilisés dans cette analyse :
- Wages of whiteness — W.E.B. Du Bois, Black Reconstruction in America (1935) ; David Roediger, The Wages of Whiteness (1991)
- Racialized social system — Eduardo Bonilla-Silva, Rethinking Racism (ASR, 1997) ; Racism Without Racists (2003)
- Articulation sans garanties — Stuart Hall, Race, Articulation and Societies Structured in Dominance (1980) ; For a Marxism Without Guarantees (1986)
- Racial capitalism — Cedric Robinson, Black Marxism (1983)
- Intersectionnalité — Kimberlé Crenshaw, Demarginalizing the Intersection (UCLF, 1989)
- Consubstantialité — Danièle Kergoat, Se battre disent-elles (2012)
- Déportabilité — Nicholas De Genova, Working the Boundaries (2005)
- Inclusion différentielle — Sandro Mezzadra & Brett Neilson, Border as Method (2013)
- Racisme d'État — Michel Foucault, Surveiller et punir (1975) ; Paul Gilroy, There Ain't No Black in the Union Jack (1987)
- Emotional tax — Joe Feagin, The White Racial Frame (2010)
- Racisation — Colette Guillaumin, L'Idéologie raciste (1972)
- Néo-racisme différentialiste — Étienne Balibar & Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe (1988)